dimanche 25 juin 2017| 24 riverains
 

Brasserie Wepler (3), entre classicisme et modernité

avec ses curieux lustres formant des grappes de globes qui tombent du plafond, l’aspect de la grande salle intérieure de la brasserie Wepler est étrangement moderne et ancien.

Tumultueuse, littéraire et sulfureuse, l’histoire de la brasserie Wepler, ouverte place de Clichy à la fin du XIXe siècle, se conjugue avec celle du 18e arrondissement de Paris. Nous vous racontons cette histoire en trois épisodes. Troisième et dernière partie : entre classicisme et modernité.

-Lire la première partie : Brasserie Wepler, débauche et clientèle interlope

- Lire la deuxième partie : Brasserie Wepler, soldats et Nouvelle vague

L’année 1976 donnera le jour à la brasserie Wepler tel que nous la connaissons aujourd’hui. Un Aveyronnais originaire de Pruines, Charles Bessières, qui tenait un salon de thé dans le quartier de l’Opéra, le Terpsichore, muse grecque de la danse, achète le fonds de commerce. Les murs restent dans les mains du même propriétaire, toujours le même aujourd’hui, qui possède également et entre autres la salle de billard situé de l’autre côté de la place, dans le 9e, rue de Clichy, qui était assidument fréquentée par le cinéaste Michel Audiard.

Avec son fils, Michel, âgé à l’époque de 23 ans, il rénove totalement le décor et donne à la salle son aspect, à la fois étrangement moderne et ancien, avec ses curieux lustres formant des grappes de globes qui tombent du plafond. Les travaux dureront deux ans. La vaste salle est divisée en deux moitiés, une est destinée au restaurant et l’autre à la brasserie dans la journée. Les deux sont compartimentées par des boxes qui offrent une certaine intimité à table sans rien retirer à cet esprit de fête et d’agitation si propre aux brasseries. Celles-ci, comme l’a dit le virevoltant critique gastronomique du Figaro-scope, François Simon qui sévit depuis peu sur la chaine de télé Paris-Première, donne à la capitale toute sa singularité. « La brasserie, c’est Paris », a-t-il claironné dans une de ses chroniques.

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Michel Bessières, l’actuel propriétaire de la brasserie Wepler, place de Clichy.

Deux ans plus tard, une fois le gros œuvre terminé, une fresque, occupant tout un grand pan de mur de la brasserie, représentant une farandole endiablée est peinte en du temps passé. Les danseurs par leurs tenues évoquent la fin du XIXème « Beaucoup croient qu’elle est de l’époque, confie Michel Bessières, qui a succédé à son père au décès de celui-ci en 1987. Or c’est une œuvre contemporaine. » Autre singularité du décor, pendant des années, une anguille géante, seule dans son aquarium, servira de cloison entre le restaurant et sa terrasse fermée. Lors d’une réfection des lieux en 2002, elle est offerte à la Brasserie La Lorraine, place des Ternes dans le 17e. Souffrant sans doute du mal du pays, elle se languira, dépérira, et s’éteindra une nuit en silence peu de temps après son transfert.

Le Wepler emploie aujourd’hui 70 personnes entre le personnel de cuisine et de salle. La réception est assurée par deux charmantes brésiliennes, le chef, Miguel Soria, est d’origine basque espagnole, le maître d’hôtel Bertrand Warin est Lorrain, une des serveuses est une portugaise enjouée. Les années passent et les serveurs demeurent. Cette stabilité atteste de la convivialité qui y règne et d’une complicité avec la clientèle. C’est un établissement cossu où, notamment le dimanche midi, on s’y rend en famille. On y croise toujours une kyrielle de figures connues, comme on dit, des arts, des lettres, de la musique, du cinéma, dont parfois l’acteur Fabrice Luchini, toujours viscéralement attaché à son 18e arrondissement.

Le feu sulfureux ténor du barreau, Jacques Vergès, en avait fait sa cantine. On compte aussi parmi les fidèles les diplomates de l’ambassade du Pérou depuis qu’un critique gastronomique de leur pays a fait l’éloge dithyrambique dans sa radio, la plus écoutée à Lima, du plat amiral : le plateau de fruits de mer qui laisse tous les touristes ébahis. Le pied de cochon, le jambonneau, l’andouillette, ces incontournables, sont bien sûr à la carte. Mais son point fort, ce sont les huitres qu’elles soient de Marennes-d’Oléron, de Bretagne ou Normandie. À cela, selon son humeur et les aléas du marché, le chef donne libre cours à son imagination en proposant parfois des plats du jour originaux.

Histoire d’un prix littéraire
Ultime étape dans les abysses historiques de cette brasserie sans laquelle la place de Clichy ne serait pas tout à fait ce qu’elle est : en 1997, une petite femme brune, dynamique, qui tient la petite librairie des Abbesses dans le quartier éponyme, demande à voir Michel Bessières. Sans ambages, Rose-Marie Garniéri lui expose son projet, loin d’être évident, avec une détermination qui ne laisse aucun doute sur sa volonté d’y parvenir. Elle souhaite créer un prix littéraire qui porterait le nom de son établissement, récompensant des livres décalés, donc forcément difficiles.

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Rose-Marie Garniéri, libraire à l’initiative du prix Wepler-Fondation La Poste, encadré par les lauréat de l’édition 2013, Philippe Rahmy et Marcel Cohen. Photo © Thierry Stein

« Pourquoi pas, je lui ai répondu, se souvient Michel Bessières. Moi, ma contribution sera de mettre mon établissement et mon personnel à votre disposition. Il ne faut pas que le prix soit simplement honorifique. Il faut trouver un autre parrain qui mette la main à la poche. Elle acquiesce et sur ce on se quitte. Peu de temps après, elle revient et elle me dit : la Fondation de la poste est partante. C’est comme ça qu’est né le prix Wepler-La Poste. Pour moi, c’était l’occasion de rétablir le lien avec l’histoire du Wepler. »

Le prix est à sa 16ème édition. Avec ses 10 000 euros au lauréat et ses 3 000 à la Mention spéciale, il est parmi les mieux dotés de France et aussi du Monde. Raison qui fait qu’il est, malgré sa jeunesse, parmi les plus convoité par les écrivains. Les ventes que suscitent certains prix établis sont loin de rapporter autant. La remise du prix, le second lundi de novembre, est devenu l’événement littéraire mondain du 18e. Bon nombre de ses lauréats ont fait leur trou dans la petit monde très concurrentiel des Lettres. Dès lors la critique ne peut plus l’ignorer.

Ainsi, le fantasque écrivain Frédéric Beigbeder a consacré sa chronique sur une page entière du Figaro magazine du 15 novembre 2013 à la Mention spéciale de cette année, Béton armé de Philippe Rahmy, dans laquelle l’auteur raconte son séjour à Shangaï. Il écrit que « l’oeil gourmand de Rahmy ne rate rien, ni les aubes (…), ni une statue de Mao (…) ni la folie publicitaire de cette ville ». Il cite aussi une phrase de la préface de Jean-Christophe Rufin qui dit que « ce livre est une jouvence du regard ». La chronique se termine par ce « merci, Monsieur Rahmy, pour votre poème en prose. » À sa manière, le Wepler est aussi le poème d’une place turbulente et espiègle.

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