dimanche 20 août 2017| 16 riverains
 

L'Odeur du Book, les raisons de la colère

La librairie L’Odeur du Book occupe depuis une dizaine d’années le rez de chaussée du 13 rue Ramey.

Polémique au 13 rue Ramey, dans le 18e arrondissement de Paris. En raison d’un projet de réhabilitation de l’immeuble en logements sociaux, la librairie L’Odeur du book qui en occupe le rez-de-chaussée, va devoir partir. Inquiète pour son avenir, elle a lancé une pétition et obtenu de nombreux soutiens. Retour sur le projet, les solutions proposées et les problématiques soulevées.

Depuis plusieurs semaines, le site Internet de la librairie d’occasion du 13 rue Ramey sonne la mobilisation générale sous une nouvelle rubrique baptisée « Eviction book ». Pétition en ligne, copie de la lettre adressée à Daniel Vaillant, chronique jour après jour de la lutte engagée, coupures de presse : le jeune couple de commerçants, Eric Meary et Morena Negri, est inquiet pour sa survie et ne compte pas désarmer. « Pour que la mairie de Paris ne signe pas l’arrêt de mort de l’Odeur du book » : tel est l’intitulé de la pétition qui compte à ce jour plus de 2000 signatures et trouve un certain écho auprès d’élus, de riverains et d’acteurs du monde du livre.

Au cœur de la polémique, le projet de réhabilitation de l’immeuble, frappé d’insalubrité depuis des mois et dont les propriétaires n’ont pas effectué les travaux nécessaires. Il doit aboutir, en 2016, à la livraison de 9 logements sociaux et d’un local d’activité, en lieu et place des deux commerces actuels : un petit brocanteur et L’Odeur du Book. Contrainte de bientôt quitter les lieux qu’elle occupe depuis une dizaine d’années, la librairie se sent prise à la gorge. Elle dénonce une proposition d’indemnités dérisoire et reproche à la mairie du 18e arrondissement un lâche abandon.

« Il nous faudrait au moins 50 000 euros »

« Nous ne sommes qu’au tout début de la procédure », explique Céline Brodovitch, directrice de la Soreqa (Société de requalification des quartiers anciens), l’organisme qui a racheté l’immeuble et qui pilote l’opération. Cette société publique locale d’aménagement a été créée en 2010 à partir de la SIEMP (Société d’Economie Mixte de la Ville de Paris), plus connue des Parisiens. Financée à 70% par le Département et la Ville de Paris, elle poursuit la mission de sa grande sœur : acquérir les biens dégradés pour les transformer en logements sociaux. Sa directrice veut tempérer l’inquiétude des commerçants. « Ils se sont affolés, je comprends. La nouvelle de devoir partir les a choqués, c’est normal. Mais nous les avons contactés tôt, justement pour avoir le temps de trouver une solution. »

Trois possibilités ont été mises sur la table. La première consiste en l’indemnisation du fond de commerce. L’estimation à 18 000 euros établie par le domaine public – résultat d’un savant calcul basé sur le chiffre d’affaires, le montant du bail ou encore la valeur du fond de commerce – est jugée largement insuffisante par le couple de libraires. « Une telle somme ne nous permettra jamais de trouver un nouveau local dans le quartier, de couvrir les frais de cession, d’agence, le déménagement et la relance de l’activité. Il nous en faudrait au moins 50 000 ! », s’insurge Eric Meary.

Le droit au retour ? « Purement théorique »

Pour s’accorder sur un montant, deux experts ont été chargés de réexaminer la situation : l’un par la Soreqa, l’autre par les libraires. En attendant, à la SOREQA, on justifie la faiblesse du montant estimé : « Le chiffre d’affaire de la librairie est faible et le loyer modeste car il s’agit d’une petite surface. Mais l’expert va revoir l’ensemble des documents comptables. » Côté mairie du 18e, Afaf Gabelotaud, l’adjointe au commerce, qui a reçu les libraires en avril 2013, affirme ne pas connaître le montant de l’estimation du domaine public : « Cette somme que l’on voit partout, je ne sais pas d’où elle sort ». Elle poursuit :« Nous allons demander à la Soreqa de faire aux libraires une proposition financière raisonnable. » « Cela dit, souligne Céline Brodovitch, nous sommes tenus par l’estimation du domaine, car nos financements sont publics. »

Deuxième proposition avancée : le droit au retour, dans le futur local d’activité réhabilité. Pas avant trois ans, donc. « Purement théorique, craint Eric Meary. Il n’y aura plus qu’un seul local. Entre le brocanteur et nous, qui l’occupera ? Et combien coûtera-t-il ? » Le projet prévoit en effet le regroupement des deux locaux actuels d’environ 35 m2 en une seule surface d’environ 70m2. « Un seul local d’activité est plus facile à louer que deux petites surfaces », justifie Céline Brodovitch.

« On ne peut pas inventer un local qui n’existe pas »

Troisième piste : le relogement des commerçants. Une hypothèse qui, selon les libraires, n’a été évoquée que très récemment par la SOREQA, « sous la pression de la mobilisation », disent-ils. Céline Brodovitch explique : « Nous allons contacter les bailleurs sociaux pour envisager une relocalisation dans le secteur. Au vu des nombreuses opérations en cours, nous devrions pouvoir trouver quelque chose. »

« Dans la même rue, ça va être compliqué, explique Afaf Gabelotaud. Nous leur avons proposé un local dans une voie adjacente, mais elle n’est pas du tout passante. Les autres opportunités se situent dans le secteur Château-Rouge/Simplon. On ne peut pas inventer un local qui n’existe pas rue Ramey. » Quitter le bas de Montmartre, attractif, pour la Goutte d’Or ? Les libraires n’y sont en effet pas prêts : « Nos clients ne nous suivront pas là-bas. On commence à prendre notre rythme de croisière. On ne va pas tout recréer à partir de zéro tous les dix ans ! »

« L’urgence, c’est le logement »

L’Odeur du Book serait-elle la victime collatérale d’une opération immobilière ? Le commerce de proximité – qui plus est culturel - serait-il sacrifié ? Ces accusations sont repoussées par l’adjointe au commerce. « Nous ne pouvons pas nous priver de construire des logements sociaux, surtout en ce moment, explique Afaf Gabelotaud. Ca n’a rien à voir avec une affaire de vente à la découpe. C’est honorable. L’urgence, c’est le logement. Nous ne sacrifions pas le commerce, il sera intégré par la suite et les riverains seront consultés sur le type d’activité qu’ils souhaitent y voir. Par ailleurs, le 13 rue Ramey est en piteux état et menace de s’effondrer. Il y a une dizaine de familles à reloger, c’est la priorité. »

Pas question pour le couple de libraires, par ailleurs propriétaire de son appartement à St Ouen, en banlieue parisienne, de contester le besoin en logements. Mais il a son avis sur la question. « Construire des logements sociaux, c’est bien. Mais les occupants actuels ne seront pas relogés dans l’immeuble. Si l’on vire les commerçants et les habitants, que va-t-il rester de ce quartier ? C’est un démaillage du tissu social. »

Une clientèle fidèle

Commerce contre logement ? Culturel contre social ? Difficile de poser le problème en ces termes mais force est de constater que plusieurs réalités s’entrechoquent : d’un côté les poches d’insalubrité qui demandent à être traitées - notamment dans le 18e arrondissement où la SOREQA intervient sur une dizaine d’adresses - le besoin en logements sociaux, et de l’autre, les difficultés manifestes des commerces culturels de proximité, à l’instar de cette petite librairie pointue qui essaie de perdurer dans un quartier où elle s’est constituée une clientèle fidèle.

Questionné par l’élu PC/Front de gauche du 18e arrondissement Ian Brossat, lors du conseil de Paris du 11 juin 2013, l’exécutif parisien a assuré « suivre le dossier » et « être attaché au maintien des commerces culturels de proximité, en particulier des librairies ». À la mairie du 18e arrondissement, on affirme que le dialogue est ouvert et que « personne se sera à la rue demain ». Entre les murs remplis de livres de L’Odeur du Book, on ne veut pas se laisser endormir. « Si on est à la rue après-demain, ça ne change rien ! »

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Daniel Vaillant, maire du 18e arrondissement de Paris, a adressé, le 27 juin 2013, un courrier aux gérants de L’Odeur du Book. Il y explique la position de la municipalité sur le sujet.

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2 commentaires
  • L’Odeur du Book, les raisons de la colère 4 juillet 2013 19:39, par Librairie L’Odeur du Book

    Merci pour cet article qui a le mérite d’exposer les différents points de vue. Afin d’être équitables, nous voulions simplement rappeler que Ian Brossat et le PC/Parti de Gauche ne sont pas les seuls à nous soutenir activement et fidèlement. Les Verts, par l’implication de Florence Carrique-Allaire et de Pascal Julien, ont défendu notre cause lors des deux derniers conseils d’arrondissement. Nous tenons aussi à remercier chaleureusement les habitants du 18e, nos clients et tous ceux concernés par le sort des librairies de leur soutien et de leur aide sans faille.
    L’Odeur du Book

    Répondre

  • L’Odeur du Book, les raisons de la colère 4 juillet 2013 20:50, par Philippe Bordier

    Le compte rendu du conseil d’arrondissement du 1er juillet et l’intervention de Pascal Julien sont en ligne sur Dixhuitinfo : http://www.dixhuitinfo.com/politiqu...

    La rédaction

    Répondre


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