mardi 27 juin 2017| 13 riverains
 

Une famille du 18e menacée d'expulsion témoigne

Licenciement, maladie : en quatre ans, les revenus de la famille de Samir et Latifa ont été divisés par trois.

Samir, Latifa et leurs trois enfants habitent rue Championnet, dans le 18e arrondissement de Paris. Le 31 mars 2013, date à laquelle expire la trêve hivernale des expulsions locatives, ils risquent d’être mis à la porte de chez eux, comme environ 33 000 familles en Ile de France. Entre angoisse du lendemain et peur du déclassement, le couple se bat pour préserver l’essentiel : l’unité familiale, avec ou sans toit.

Voilà 14 ans que Samir et Latifa louent leur appartement de 68m2, au 2e étage d’un immeuble d’angle de la rue Championnet, dans le 18e arrondissement de Paris, au pied de la station de métro Guy Moquet. Le couple est seul en ce milieu d’après-midi et les enfants encore à l’école : l’aîné, bientôt 18 ans, au prestigieux lycée Chaptal, le second, 14 ans, et la benjamine, 12 ans, au collège Berlioz. L’appartement familial a belle allure : séjour spacieux, parquet, murs blancs et trois grandes fenêtres ouvrant sur ce quartier coté du 18e arrondissement. Le tout impeccablement tenu et rangé. Rien qui laisse entrevoir la situation difficile dans laquelle se trouve la famille depuis maintenant trois ans.

« En 2009, notre propriétaire a décidé de vendre, explique Samir. C’est aussi à cette époque que j’ai été licencié. Et que j’ai commencé à faire du diabète. » Trois coups du sort qui viennent compliquer le quotidien de la famille. « Avant, j’étais chef de chantier et commercial dans le bâtiment. Je gagnais environ 3000 euros par mois. » Après deux années de chômage, Samir touche le RSA. Son épouse ne travaille pas. Le couple dispose de 1100 euros par mois pour payer factures, nourriture, vêtements et loisirs à leurs trois ados. Leur loyer s’élève à 1320 euros. Ils n’en payent plus qu’une partie : l’aide au logement d’environ 600 euros qu’ils versent au propriétaire tous les mois, en gage de leur bonne foi.

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Les trois enfants de la famille occupent une même petite chambre au cœur d’un appartement impeccablement tenu.

« Comme si de rien n’était »

Pour se sortir de ce mauvais pas, le couple a effectué toutes les démarches possibles et imaginables. L’épais dossier posé sur la table du séjour en témoigne. « Ça fait quinze ans que nous avons fait notre première demande de logement social, raconte Latifa. En 2009, une proposition nous a été faite pour un logement rue Marcadet. Mais nous n’avons pas été retenus au tirage au sort. Et depuis, plus de nouvelles. » Samir enchaîne, agacé : « À l’époque, quand on demandait un HLM, on nous répondait : vous gagnez trop, il y a plus urgent que vous, il y a des gens qui n’ont plus de toit. Et aujourd’hui, maintenant qu’on est nous aussi expulsables on nous dit : monsieur, il faut trouver un travail, et alors nous pourront mieux appuyer votre dossier. »

L’interphone retentit. C’est la petite dernière qui rentre du collège. Elle passe prendre ses partitions, direction son cours de piano. Son père commente, fièrement : « Vous savez, elle a 16 et demi de moyenne ! » Il égraine les activités de sa fille : piano, gym, cours d’arabe le dimanche. Les grands aussi sont sportifs : ceinture noire de kung fu pour l’aîné quand le cadet est un bon sprinteur. Latifa, les mains crispées, la voix un peu étranglée explique : « Ma fille prend des cours de piano depuis quatre ans. On ne peut pas lui dire d’arrêter parce qu’on ne peut plus payer. » Son mari poursuit : « On continue à les élever comme si de rien n’était ! » Latifa semble moins certaine : « Les enfants, ils voient bien qu’on est déprimés, tristes. Ils demandent : pourquoi on ne part plus en vacances ? Pourquoi on n’a plus de voiture ? Alors on répond : c’est la crise ou bien Papa ne conduit plus car ça le fatigue… » Ne pas tout dire aux enfants, pour qu’ils n’y pensent pas constamment à l’école, pour qu’ils ne se sentent pas mal à l’aise face aux copains plus aisés du quartier.

« La loi DALO c’est zéro ! »

Mais la réalité est pesante. Une huissière est passée le 9 mars dernier. « Elle nous a dit : “ça approche, ça approche, il va falloir trouver une solution.” Mais quelle solution ? », s’indigne Latifa. En plus de sa demande de logement social, le couple a le statut DALO (Droit au logement opposable). La justice a prononcé une décision en sa faveur : l’Etat doit reloger la famille d’urgence, dans un délai de six mois. La décision remonte à novembre 2010… « La loi DALO pour nous c’est zéro ! Ça nous a donné de l’espoir, et aujourd’hui, c’est la désillusion. » Ce statut les protège en principe d’une expulsion sans relogement mais la famille a connaissance d’exemples contraires. « Je ne dors plus, je fais de la tension, regardez… » Latifa montre ses mains gonflées par l’œdème. L’angoisse à en perdre la santé… même le second fils, le sprinteur, fait de l’asthme.

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« Pourquoi on ne part plus en vacances ? Pourquoi on n’a plus de voiture ? Alors on répond : c’est la crise ou bien Papa ne conduit plus car ça le fatigue… »

La mère de famille voudrait offrir mieux à ses enfants. Ils partagent une chambre à trois : lits superposés et un seul bureau. Quand l’aîné doit réviser son Bac, il trouve refuge dans la chambre parentale. « Ma fille voudrait avoir sa chambre, mais on ne peut pas, alors je lui ai fait ce petit espace, juste à elle », explique Latifa, un sanglot dans la voix. Elle désigne une étagère, coincée entre les lits et la porte : une étagère d’adolescente, avec des parfums, des bijoux, des photos.

« Ça vous enlève un peu de votre dignité »

Les enfants sont nés juste à côté, à l’hôpital Bichat. Ils ont grandi dans le quartier. Samir, qui a été éducateur dans sa jeunesse, a voulu pour eux la meilleure éducation : un cadre familial équilibré, du « respect », de la « solidarité », « un esprit sain dans un corps sain ». Il ne veut pas que sa situation actuelle vienne abîmer ce qu’il leur a transmis. « J’ai l’impression de subir un harcèlement moral. Ça vous enlève un peu de votre dignité, de votre responsabilité de père de famille. J’ai été élevé dans une famille où l’on passe le relais, le témoin à ses enfants. Là, j’ai l’impression que je suis en train de rater un maillon de la chaîne. »

Le téléphone sonne. Samir annonce : « C’est l’association Droit au logement… ils vont faire une action contre les expulsions... » Le père de famille est en colère contre « la loi française qui est mal faite et pour les locataires, et pour les propriétaires. Pourquoi l’Etat gaspille-t-il son argent à payer des chambres d’hôtel alors que ça lui reviendrait bien moins cher de compléter le loyer des ménages qui ne peuvent plus payer, en attendant de les reloger ! » Il désigne l’appartement en se pinçant le nez : « Cette maison, depuis qu’on est expulsable, je ne peux plus la sentir. » S’il doit la quitter, il n’aura qu’un regret : laisser derrière lui ce grand Spiderman peint au pochoir sur le placard des enfants, quand ils étaient encore petits. Le super héros qu’il voudrait continuer à être, malgré tout, aux yeux des siens.

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1 commentaire
  • Une famille du 18e menacée d’expulsion témoigne 3 avril 2013 01:24, par VIVE L ETE

    Que fait la Mairie ? Il y a tellement de logements vides, inoccupés, à restaurer....

    Rue Championnet c’est du Paris Habitat.... (?) Antenne Firmin Gémier juste à côté .... à partir de combien de mois de loyers de retard peut on être expulsé (40€ c’est déjà trop !) ? A moins que ce ne soit comme dans le passage champ à loup (juste à une station de metro) où 3 voisines et leur association se sont mobilisées pour expulser une locataire sans histoires d’un logement Paris habitat ? Enfin ça c’est une autre histoire pas très glorieuse à leur actif tout comme celle de leur gardien qu’ils pleurent après l’avoir fait partir lui aussi ! ( bravo l’anniversaire du Loup !).

    Le problème avec le Dalo c’est qu’il y a beaucoup de monde mais pas de logements libres (soit disant...j’en connais d’autres qui les ont par piston....bravo l’anniversaire du Loup !) .

    Je tenais à prévenir ces malheureux locataires de bien garder avec eux tout objet de valeur parce qu’ils ne les reverront plus avant même qu’ils soient mis aux enchères au cas où ils auraient des dettes de loyers....(peut être qu’ils se font expulser par des voisins/ voisines .....les mêmes :) . Parce que ce que Paris Habitat ne dit pas....parce qu’ils s’en foutent, tout comme l’huissier, (scp Laude ? les autres étaient trop gentils) c’est que non seulement ils risquent de perdre leur logement mais également tout ce qui se trouve à l’interieur de valeur ! et même sans valeur......

    Normalement Paris habitat a des contrats avec des gardes meubles où l’on a un délai d’un mois pour pouvoir venir récupérer ses affaires (non, on ne met pas les affaires dans la rue ! bravo un point pour Paris habitat contre 0 RIVP). Malheureusement quand on s’y présente, les affaires n’y sont plus ! (Bailly Delacquis à la Courneuve (dans le genre proche on fait mieux !) .

    Voilà pour faire court, l’info c’est qu’il n’y a pas assez de logements pour les DALO (même pas de logement du tout même avec un salaire !). et la 2eme info c’est que le garde meubles ou les demenageurs se servent dans tous les objets de valeur (meubles aussi ! Bravo l’anniversaire du Loup !)

    Je souhaite à cette famille de rester le plus longtemps possible dans son logement. Quant à Samir, je lui souhaite de retrouver du travail même si c’est pas son ancien salaire ou dans le batiment.....au moins ça l’aidera à payer son loyer ou son déménagement ailleurs, c’est très cher comme loyer......pour une rue assez bruyante !

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