« Quinze ans après avoir vécu dans l’arrondissement, je reviens y habiter. Aussitôt descendu de l’avion et après un jambon beurre en terrasse, je suis parti à la recherche d’un logement.
Avant, j’étais un collègue de Gérard Klein, instit. Classe moyenne qui pouvait prétendre à un clapier avec cuisine séparée dans le quartier de mon premier ou deuxième choix. Parmi les visiteurs, de moins bien lotis que moi tentaient encore leur chance.
Aujourd’hui, c’est en professeur des écoles – instit en plus long, Gérard n’a pas été promu – que je visite la version compressée de studios « confortables, calmes, clairs et proches tous commerces » dont les adjectifs occupent toute la place habitable.
Dans la file, je suis l’un des derniers spécimens de ma classe sociale. Celle qui me suit de peu a renoncé face à l’hystérie de l’immobilier parisien. Les autres candidats fréquentent l’échelon supérieur de l’échelle. Lorsque enfin, j’ai trouvé logis à mon pied, entre Lamarck Caulaincourt et l’avenue de Saint Ouen, j’ai eu l’impression de me faufiler in extremis dans l’ascenseur au moment de la fermeture des portes.
Zéro pour cent de matière pauvre
Confirmation : la majorité économique de la population française est désormais exclue de sa capitale. Pas de malaise, on s’habitue à tout. Encore deux ou trois augmentations du mètre carré et la configuration sociale du 18e collera à sa topographie : au sommet, l’inaccessible Cinecita de la Butte, plus bas, le long des Maréchaux ou du Périph’, les remparts et la barrière d’octroi. Au-delà, un territoire aux contours flous, salle d’attente ou de débarquement de Paris, qui amortira les soubresauts d’un autre territoire encore plus lointain.
Entre-temps, j’aurai pu acheter un clapier et demi et me sentirai alors en sécurité dans mon patrimoine à plus-value. Mon 18e et moi, nous serons bios, zéro pour cent de matière pauvre et je serai bénévole dans plusieurs associations à but humanitaire et équitable au profit de quelque pays d’Amérique du sud.
Dans quelques années, les premiers bobos, qui vinrent en mission dans les années 90, pourront raconter, qu’à leur époque, on croisait encore des smicards dans les escaliers et des pauvres pas seulement sur le trottoir. On rendra hommage à ces aventuriers dans un film tourné dans un 18e d’époque reconstitué, un succès commercial puis touristique qui allongera le parcours du petit train blanc.
Le tissu associatif étouffe
Délire ? La majorité des mégalopoles évoluent selon une dynamique violente d’exclusion d’une population par une autre vers des banlieues de plus en plus éloignées. Sans que ces sociétés y gagnent en qualité de vie générale. D’un cercle à l’autre, porosité minimum, solidarité réduite aux bonnes œuvres.
Avec l’extinction à venir de la mixité sociale dans l’arrondissement, qu’adviendra-t-il de la solidarité, fondement du pacte républicain ? Le tissu associatif étouffe sous le volume de délégations sauvages dont le charge, sans lui en donner les moyens, les pouvoirs publics. Dans ce contexte, le risque existe du glissement futur d’une citoyenneté d’action solidaire vers une esthétique de la solidarité, posée sur la cheminée éteinte.
Sous la patine de l’histoire, des chansons et des films, le 18e a déjà cessé d’être un arrondissement populaire autrement que par îlots et dans les guides touristiques. Il ne le sait pas, peut-être est-ce pour cela que je l’aime. Il se la joue. Le 18e a changé, il change, il changera… »
Dessin : © Pascal Vitte
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