
Apéro géant, dialogue interreligieux, immigration : Giovanni Borin le prêtre de l’Eglise Saint-Bernard, du quartier de la Goutte d’Or, dans le 18e arrondissement de Paris, livre son avis sur l’actualité de son quartier. Interview.
Depuis deux ans, Giovanni Borin est le curé de la paroisse Saint-Bernard, dans le quartier de la Goutte d’Or, dans le 18e arrondissement de Paris. « 80% des catholiques de la paroisse sont d’origine étrangère », précise-t-il. D’origine italienne, il fait partie des Scalabriniens, une congrégation au service des migrants fondée dans les années 1930, en Italie. Une mission privilégiée pour observer la vie de ce quartier multiculturelle, où l’église Saint-Bernard continue d’être un symbole de la lutte pour les droits des sans-papiers.

- « L’église Saint-Bernard a gardé cette image du combat de 1996. Ces événements ont marqué en profondeur la relation des catholiques et du quartier, avec les musulmans notamment. »
Dixhuitinfo - Concrètement, quel travail réalisez-vous auprès des sans-papiers ?
Giovanni Borin - On les accompagne, on les oriente vers les bonnes structures, on les met en contact. Beaucoup viennent frapper à ma porte. Un jour, un sans papier est venu me trouver, dans l’église. Il me dit : « Où est Notre Dame des sans-papiers ? » (rires).
Les événements de 1996 sont toujours dans les esprits ?
Oui, l’église Saint-Bernard a gardé cette image du combat de 1996. Ces événements ont marqué en profondeur la relation des catholiques et du quartier, avec les musulmans notamment. Ces derniers sont toujours reconnaissants pour ce que la communauté a fait.
L’église est toujours un point de départ, de passage ou d’arrivée de nombreuses manifestations des sans-papiers.
Je me réjouis aussi que l’église soit le symbole d’un droit pour lequel on s’est battu ici.
L’accueil des migrants est le signe de la maturité d’une communauté. Celle de Saint-Bernard est très accueillante. Ici, les nouveaux arrivants sont touchés par la familiarité, la simplicité. Il n’y a pas de barrières. Nous ne sommes pas nombreux alors nous reconnaissons les nouveaux, nous allons vers eux, on leur sert la main. Mais en tant que membre des scalabriniens, congrégation au service des migrants, je rêve du jour où je serai au chômage (rires). Cet avenir n’est pas proche…
Quel regard portez-vous sur les politiques d’immigration menées par le gouvernement ?
La politique du gouvernement est un désastre. C’est une politique aveugle qui instrumentalise l’immigré et l’immigration. Aujourd’hui, il faut 10 ans de présence en France pour obtenir la régularisation. Pendant ces 10 ans, les immigrés sont victimes d’exploitation, de corruption. Vivre sans papiers est la cause de beaucoup de maux. Il est facile d’arriver ici, mais après, les immigrés doivent se plonger dans la clandestinité. Cela crée des situations inhumaines incroyables. Or l’immigration est la conséquence de la colonisation d’hier et d’aujourd’hui, et des déséquilibres internationaux.
Comment se passent les relations avec les représentants des autres cultes du quartier ?
Depuis deux ans, nous avons développé des contacts avec les représentants des autres religions. Lors du ramadan, depuis plusieurs années on envoie nos vœux et nous invitons les fidèles à manifester leur solidarité. Nous organisons des rencontres interreligieuses. En novembre, par exemple nous nous sommes réunis à la mosquée de la rue Polonceau par exemple. Nous prenons un thème des droits de l’homme, par exemple, le respect, l’amour, etc., et chacun présente ce que dit sa tradition religieuse à propos de ce thème. C’est l’occasion aussi de visiter les lieux de culte, d’échanger, sans syncrétisme, sans prosélytisme.

- Sur la prière dans les rues : « Que cela soit une provocation, une tentative de conquête du quartier, je n’ai pas de raison de soutenir cette hypothèse. »
Comment avez-vous réagi à l’organisation de l’apéro « saucisson pinard »,en juin 2010 ?
Dès que j’ai appris l’organisation de l’apéro géant, j’ai manifesté ma solidarité, ma sympathie envers l’Imam de la rue Polonceau. Eux n’ont pas souhaité prendre une position forte afin de ne pas alimenter la polémique. Nous, nous nous sommes associés à la coordination interassociative du quartier pour rédiger la déclaration commune. En tant qu’Eglise catholique, nous avons réaffirmé que notre identité chrétienne n’est pas menacée dans le quartier. Et qu’il est évidemment inadmissible d’organiser un événement comme celui-ci, destiné à alimenter des positions racistes.
Comment réagissez-vous face à la prière dans les rues de la Goutte d’Or, le vendredi ?
Ces fidèles doivent trouver un lieu de culte. Avec l’Eglise catholique, ce problème de place est vite résolu : nous faisons plusieurs célébrations. Mais avec l’Islam, il y a un lien très particulier avec le temps, le moment, qui fait qu’ils doivent tous prier en même temps. C’est quelque chose de très important, que je respecte. Et je crois que la laïcité, en France, est trop enfermée. Je pense qu’elle doit évoluer en tant qu’espace vital de dialogue entre croyants et non-croyants, dans le respect réciproque et la recherche des éléments de fond en vue du bien commun et de la cohésion sociale. On ne peut pas nier cette réalité de la présence des religions.
Ensuite, si beaucoup de ces gens ne sont pas du quartier, cela s’explique par le manque de mosquées dans d’autres quartiers. Après, que cela soit une provocation, une tentative de conquête du quartier, je n’ai pas de raison de soutenir cette hypothèse. Ce n’est, en tout cas, pas la volonté des responsables locaux de ce culte.
Est-ce que l’église Saint-Bernard pourrait accueillir la prière des musulmans, comme cela s’est fait dans une ville belge ?
Non, cela n’est pas possible. Ce sont des lieux destinés à un culte spécial. L’Eglise catholique a comme orientation de ne pas ouvrir ses lieux de culte à d’autres confessions. Et la pratique d’une religion est en lien avec un lieu.
Que pensez-vous d’un projet comme celui de l’Institut des Cultures d’Islam ?
En principe ce n’est pas mal que l’Etat s’intéresse aux affaires religieuses, dans le respect réciproque. Les pouvoirs publics sont tenus de résoudre le problème de l’occupation des rues du quartier pendant la prière. Le défi est la vraie séparation annoncée entre le « culturel » (l’ICI) et le « cultuel » (la Mosquée).
Dans le même établissement il y aurait des gérants différents, des espaces séparés, des utilisateurs différents, des liens différents avec le quartier et hors du quartier… J’espère que ce projet sera utile avant tout pour la rencontre et le dialogue au sein du quartier : parmi les musulmans du quartier, et entre eux et les autres réalités sociales et religieuses du quartier.
(article mis à jour le 10 août 2010)
Découvrez tous nos articles géolocalisés sur le 18eme arrondissement en un clin d'œil



1


