
- L’artiste peintre Henri Landier a ouvert son atelier d’art rue Lepic, voilà 33 ans.
À quelques centaines de mètres de la place du Tertre, dans le 18e arrondissement de Paris, et des galeries pour gogos, travaille le peintre et graveur Henri Landier, dont le destin est intimement lié au quartier. Un homme généreux, une œuvre ambitieuse, un atelier ouvert, pas intimidant pour un sou, qu’il faut découvrir
Des mains noires, maculées, au bout de bras puissants, striés de veines d’ouvrier. Des mains qui enduisent des plaques d’encre, essuient le trop plein, empoignent le lourd volant de la presse, tirent délicatement le beau papier encore « frais » s’échappant des rouleaux de la machine et sur lequel apparaît, comme par magie, une gravure. Des mains appliquées, qui savent où elles vont. Des mains qui appartiennent à Henri Landier, septuagénaire à l’œil brillant, au cheveu obstinément brun.
Né en 1935, l’artiste a commencé à travailler à Montmartre en 1952. Il habite alors du côté de la rue Saint Vincent, dans un cabanon prêté par une figure de la Butte, le peintre-poète Jean d’Esparbès. Évadé du domicile familial, le jeune homme est décidé à vivre la vie d’artiste. Carnet de dessin à la main, il croque inlassablement les bistrots du quartier, les quais de la Seine et du canal de l’Ourcq. Mais le froid et la faim ont raison de son amour de la ville. Pour gagner sa croûte, il embarque comme pilotin, c’est-à-dire apprenti marin, dans le port de Rouen en 1954 et ne jette définitivement l’ancre que cinq ans plus tard*… Pour revenir à Montmartre.

- Henri Landier est sans doute le dernier graveur à posséder sa propre presse et à exercer régulièrement dans la région.
Dans son atelier d’art de la rue Lepic qu’il a ouvert il y a 33 ans, Henri Landier parle volontiers du passé. L’artiste a côtoyé de plus ou moins loin toute la faune du Montmartre d’après-guerre : Louis-Ferdinand Céline, Jacques Brel, Léo Ferré, Michel Simon ou Pierre Mac Orlan, dont il a tiré le portrait, Brassens pour qui il a réalisé une affiche… « A l’époque, la Butte ressemblait à un village, raconte Henri Landier. On retrouvait les artistes au café. Ils venaient là parce que les loyers n’étaient pas chers et pour qu’on leur foute la paix. »
Le peintre est dégoûté par la transformation de la Butte. Il ne se rend plus sur la place du Tertre envahie par les « barbouilleurs » proposant aux touristes de passage des toiles de chats dans des paniers. Il ne jette plus un œil non plus aux innombrables galeries de la rue Lepic qui se contentent souvent de revendre des copies made in China de façades de bistrots parigots, parfois de simples impressions sur lesquelles on a ajouté un peu de peinture, pour faire « vrai ». Face à ce Montmartre cliché et conforme aux clichés des cartes postales, Landier est entré en résistance et tente tant bien que mal de maintenir vivante l’âme du Montmartre d’après-guerre, à l’avant-poste de son atelier.
Situé 1, rue de Tourlaque, au pied de la Butte, l’Atelier d’art Lepic est un lieu d’exposition gigantesque, lumineux, accueillant, à 10000 lieues des vitrines attrape-nigauds qu’on trouve un peu plus loin ou des galeries aseptisées du centre de la capitale. Amoureux de théâtre pour avoir assisté régulièrement à des spectacles dans son enfance, Landier a invité des troupes, mais aussi des groupes de musique dans l’atelier devenu, le temps de quelques soirées, une MJC bis. Parfois de vieux amis viennent simplement tailler le bout de gras. Rappeler le temps où l’on pouvait croiser Jean Marais dans la rue. Landier y montre aussi évidemment ses nouvelles toiles ou d’anciens sujets : vues de Paris, de la Provence, des chantiers, marines, natures mortes… Il y expose également quelques-unes de ses 2000 gravures.
L’artiste est sans doute le dernier graveur à posséder sa propre presse et à exercer régulièrement dans la région. Il parle de cet art avec enthousiasme et y a déjà converti plusieurs centaines de voisins, devenus parfois des spécialistes et souvent des amis, au cours de démonstrations dans son atelier. Pourquoi cet amour de la gravure ? « Dans un monde où tout va vite, c’est un art qui redonne le goût de la vie intérieure, de la méditation, explique l’artiste. On ne peut pas regarder une gravure en vitesse. »

- Dans un monde où tout va vite, c’est un art qui redonne le goût de la vie intérieure, de la méditation, explique l’artiste. On ne peut pas regarder une gravure en vitesse. »
On ne crée pas non plus ce type d’œuvre rapidement, comme on peut jeter de la peinture sur une toile. Et Landier craint que son métier qui requiert beaucoup d’abnégation (réaliser des gravures d’artistes reste peu rentable et demande du temps) ne s’éteigne. Ce contemplatif ne comprend pas l’agitation du monde, la fébrilité des visiteurs des grandes expos, qui passent moins de cinq secondes devant un tableau. Ce qui séduit chez lui, c’est peut-être cela. Son goût pour la lenteur, les choses bien faites. Son humilité aussi, quand la planète artistique croule sous les egos. Et ses mains noires toujours capables de beaux miracles esthétiques.
Photos : © Elodie Ratsimbazafy (Cliquez sur les images pour les agrandir)
Atelier d’art Lepic, 1 rue Tourlaque 75018 Paris.
Tél : 01 46 06 90 74
www.artlepic.org
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