mercredi 26 avril 2017| 229 riverains
 

Un croisement de chemins

Saghi Sofinson est un jeune écrivain habitant le 18e arrondissement de Paris. Il raconte des histoires, dresse des portraits, souligne des situations, fruits de son imagination et de ses observations dans son quartier. Dixhuitinfo va publier plusieurs nouvelles de ce nouvel auteur tout au long de l’été. Voici sa deuxième histoire.

Sous le charme et le choc des rencontres fortuites, un chauffeur de taxi repense à sa vie. Son client coquet empeste la réussite, et celui-ci reconnaît son ancien ami. Le client monte dans le taxi rue de l’olive, se réjouit et s’exprime en montrant ses gencives, puis demande au chauffeur d’avancer sans tarder, lui jetant un regard qui veut l’intimider. Ils évoquent ces années passées sans se voir.

– Que deviens-tu ? demande l’homme aux chaussures blanches.
Ses questions aspirent à le faire déchoir.
– Devine… répond le chauffeur de nuit.
– Eh ! moi, je suis rappeur ! j’ai bien pris ma revanche. Je suis devenu un nouvel homme depuis ! Heureusement que j’ai vécu dans l’berceau du rap, que la musique m’a aidé à franchir un cap. C’est sûr, dans un autre quartier que l’dix-huitième, je s’rais (à ce jour) noyé dans mon bain de haine.

Et le chauffeur, reclus dans son cœur consterné, feint de se soucier de son client borné. (Cet idiot consommait des drogues dures, du cannabis d’abord, puis le crack du quartier. Quand il pouvait se procurer sa forme pure, il sniffait la poudre et la sniffait volontiers). Le chauffeur s’arrête au feu rouge, rue Max Dormoy, et s’interroge pourquoi chacun ne pense qu’à soi.
– Je ne revisite plus mes anciens démons, rajoute le client, qui semble bien loti. J’ai purgé mon esprit, purifiant mes poumons. Maintenant, je respire le rythme du rap : je roulerai sur l’or, sans fausse modestie !
– Moi, je roule la nuit pour pas qu’j’dérape !
Et le chauffeur, reclus dans son cœur consterné, feint de se soucier de son client borné.

– J’ai toujours voulu vivre cette vie d’artiste, avoue le rappeur à la vie bien remplie. On y a tous songé, mais les soucis existent, et l’on retrouve un jour ses rêves ensevelis. Je me souviens que tu dessinais comme un maître.
– Je dessine encore ; sans montrer mon travail, dit le chauffeur.
– C’est à ton honneur, mais tu le devrais peut-être. Au début, je ne croyais pas en mon talent, mais aujourd’hui je m’en fous si on me raille. J’ai beaucoup appris des autres en m’exposant.
Et le chauffeur, reclus dans son cœur consterné, feint de se soucier de son client borné.
– Arrête-toi là, j’ai un concert à la machine. Tu t’rappelles de c’qui nous est arrivé ici, j’imagine…
– Oui, dit le chauffeur, mais je veux plus y penser.
Embarrassé, l’ancien ami change de sujet et lui donne un billet de cent pour le trajet. Le chauffeur accepte l’argent, sans même hésiter, et méprise davantage l’homme qui veut l’acheter.

Puis, le taxi arrive à destination, et l’homme aux grands conseils salue son ami. L’humble chauffeur dissimule son aversion pour les grands discours et la fausse courtoisie. « Oh ! je crois, qu’en taxi, les hommes jouent un rôle et se vêtissent d’une image bien modelée ». Ensuite, il redémarre sa belle bagnole, cependant qu’un client lui fait signe des mains.
– Au théâtre Ouvert, s’il vous plait, cavalez !
– Mais je ne vois que des acteurs sur mon chemin ! dit le chauffeur, reclus dans son cœur consterné, feignant de se soucier de son client borné.

Lire aussi : Un dîner de famille

Consulter le blog de Saghi Sofinzon ici

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