vendredi 23 juin 2017| 20 riverains
 

Indécision (2)

Dessin © Esther Boussageon

Indécision est le titre d’une nouvelle écrite par Saghi Sofinzon dont nous publierons les épisodes au fil des semaines. Jeune auteur du 18e arrondissement de Paris et redoutable observateur des mœurs locales, l’écrivain puise son inspiration dans les rues d’un quartier qu’il parcourt au quotidien et qu’il connait comme sa poche.

Mauvais réveil, Mauvais présage

1

René a pris enfin une journée de congé, après plusieurs mois de labeurs interminables. Il se lève à huit heures : premier luxe exigé par son dos douloureux – ses échecs endossables. Nathalie fait la grasse matinée comme une garçonne (ayant réussi à convaincre sa patronne qu’elle a besoin de repos après s’être évanouie), et feint de somnoler sans que René ne le soupçonne (bien sûr : elle a simulé son malaise aussi).

– Va préparer le p’tit déj à Charlotte, dit-elle, mâchant ses mots entre les draps de son lit.

– Ça fait des s’maines que j’le fais. T’oublies qu’t’as une fille ?

– Parle moins fort ! T’vas encore la réveiller !

– Ch’comprends pô, dit René, l’est où ton instinct maternel ?

– Ch’fais tout quand t’es pô là, est-ce qu’il faut qu’ch’te l’rappelle ?

Puis, elle se rendort, rêvant des Montgomery. « Cette fois, j’n’aurais pô dû rentrer à minuit », pense René, chagriné, destiné aujourd’hui à se faire pardonner – jusqu’à son prochain verre. Il veut lui toucher la main, la niquer, lui plaire, mais se contient, se retient et se sent bon à rien. Il prépare un sandwich à sa fille adorée, deux tartines bien toastées de cookies décorées, vérifie si Charlotte est en train de dormir (car elle risque d’être en retard à l’école), s’inquiète pour son avenir, expire un soupire, voulant que quelqu’un le comprenne, le console, puis habille sa Charlotte et l’emmène à l’école.

Pendant le trajet de René, la boulangère peut enfin se reposer, fermer ses paupières, dormir sans avoir à protéger ses arrières. « Pourquoi j’devrais l’supporter pour toujours, lui qui aime l’alcool beaucoup plus que l’amour ? », s’interroge l’éteinte et navrée Nathalie, du fond de ses songes qu’elle a ensevelis.

Puis René se ballade dans les rues de Paris, et se commande une bière dans une petite brasserie. Il prend son temps, achète le Canard enchainé, se plaisant à rire des malheurs du monde au lieu de pleurer son sinistre hyménée, au lieu de languir après sa femme gironde. Il rentre chez lui une demie heure plus tard, avec l’envie de réveiller sa belle femme. Il lui touche la main. Elle le fustige du regard. Chacun de ses yeux brûle René comme une flamme. Nathalie se lève alors sans un brin de tendresse, préférant piaffer avec sang-froid et rudesse, et repousse René sur sa chaise de Postdam. Celui-ci s’énerve et lui crie dessus, salope ! on entend jusqu’au bout de la rue :

– Salope ! t’es qu’une indifférente garce !

Pour Nathalie, ce cri ne semble qu’une farce. Et René lui dit :

– T’vas partir l’seul jour où j’ai du temps à dépenser, à t’en offrir, et à t’en prendre ?

– Mais ça f’ra bientôt dix ans qu’ch’t’attends, s’tu veux m’en donner, commence par m’attendre !

Nathalie sent son cœur se rouvrir un instant, et frémit de peur et de rage et de pitié. Elle se maquille le visage hâtivement, ravale sa salive jusqu’au fond de son gosier, et claque alors la porte sans cacher sa colère. Le boucher n’en peut plus, et la suit et s’écrie en lui pinçant son visage bouffi et surpris :

– T’es si fière ! Ma vie est une torture ! un calvaire ! un enfer !

La bestialité de son mari l’intimide. D’année en année, René semble moins lucide : ses vices et ses caprices se sont exacerbés, comme s’ils étaient plus avides de s’exprimer. En cinq ans, il a été quatre fois viré. Ses patrons lui reprochaient toujours la même chose : de prendre des pauses trop longues, et d’exaspérer les clients avec un air revêche et morose, d’être tous les matins beaucoup trop fatigué pour bien les servir, pour bien communiquer. Il ne rase plus sa barbe. Ses cheveux ont blanchi. Il est tantôt coléreux, tantôt avachi. Il dépasse largement le mètre soixante-dix, mais paraît tout petit, ne se tenant pas droit, et semble oublier la personne qu’il fut jadis, la manière dont il traitait sa femme autrefois. Elle se souvient d’un autre temps ; de leur âge d’or.

À cette époque, il ne rentrait pas tard le soir. Quand elle avait besoin d’amour, de réconfort, il ne l’insultait pas en pinçant sa mâchoire ; il l’embrassait et lui préparait à manger ; il s’occupait d’elle et voulait la protéger. Pourquoi a-t-il changé ? Elle est découragée. Elle se rend chez son amie et s’effondre sur elle :

– Chui sa chienne, dit Nathalie, tu d’vrais l’voir comment y m’traite ! Ch’subis jour et nuit, jour et nuit, nos querelles.

Même si son amie la console et la rassure, Nathalie pressent qu’elle va foncer dans un mur.

2

Clément franchit la porte de la boulangerie, enlève ses lunettes et les mets sur sa tête. Il laisse passer un couple rentré après lui, fait preuve de politesse et de galanterie, et s’adresse à Nathalie d’un ton pondéré afin de cacher qu’il se sent désemparé.

– Une baguette bien cuite, mademoiselle, s’il vous plaît.

Le cœur de Nathalie est déjà conquis. Elle se sent plus belle ; de dix ans rajeunie. Elle prononce un gentil « oui » avec des pommettes rougissantes, riantes et avenantes, et les remaquille aussitôt par crainte de déplaire à l’homme désirable. Elle ignore que Clément la trouve irrésistible. Car, aux yeux de la boulangère serviable, il semble hautain et même inaccessible. Le seul moment où la flamme de la séduction atteint et embrase leur visage et leurs mains – le seul instant où ils sont saisis de frissons – se résume aux secondes où Clément frôle son sein pour lui remettre l’argent et s’emparer du pain.

– Et voici !

Clément ne répond rien et reste silencieux, ce qui intrigue l’érotique, la chic Nathalie, et la pousse à vouloir être en sa compagnie. Une partie d’elle se dit qu’il semble vicieux. Oui, la discrétion de Clément le rend mystérieux ; son tact et sa réserve, rogue et prétentieux. Pour les hommes et les femmes qui le connaissent peu, il semble empreint d’un orgueil insolent. Quand il se met à rire, il tend à tiédir tous ceux captivés par ses manières d’émir, par sa mine soignée qui semble l’ennoblir.

Car son rire est distant et souvent contracté : on n’y peut détecter qu’un malaise compacté. Nathalie interprète tout ça autrement. Elle pense qu’il tempère ainsi la curiosité des imbéciles, intéressés par son argent, et se dit qu’il préserve son intégrité en ne se mêlant pas au quartier oppressant. « Les bouchers du quartier, sûr’ment, le jalousent » « Il est pô arrogant, mais seul’ment confiant » « Si jeune et patron d’banque : il a pô d’épouse ? » « S’il semble distant, au moins, il fait pô semblant ! »

– Merci, mademoiselle, dit-il.

Après avoir payé, Clément regrette de paraître indifférent, presque hostile et froid. Il aimerait dire à Nathalie ce qu’il pense, mais se retient par timidité. Il lui jette un coup d’œil qu’elle saisit par malchance, sort de la boulangerie le cœur agité, et la salue enfin, d’un air dépité. Un mois passe ainsi : un mois d’inhibition pour Nathalie, en manque de passion, un très long mois d’appétence sous la ceinture du célibataire, attiré par la coiffure et le cou et les cuisses et les fesses dures de la quadragénaire aux gros seins excitants, et au décolleté un peu paralysant.

À suivre...

Lire aussi :
- Indécision (1)
- Un dîner de famille
- Un croisement de chemins

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