vendredi 26 mai 2017| 64 riverains
 

Un singulier "cocoon" va naître dans la Goutte d'Or

À l’image du cocon réalisé à Cragsmoor (New-York), celui de la Goutte d’Or sera réalisé avec l’aide de volontaires, à partir de matériaux présents dans le quartier pour mieux s’intégrer à l’environnement. Photo © Eric Etheridge

Imaginé par l’artiste américaine Kate Browne, le projet Cocoon s’installe au cœur de la Goutte d’Or, dans le 18e arrondissement de Paris. Objectif : concevoir, en collaboration avec les habitants, un cocon, une étonnante œuvre artistique témoin de l’histoire du quartier. Inauguration en octobre 2014, pour la Nuit blanche.

Un cocon (cocoon en anglais) installé au cœur de la Goutte d’Or ? C’est l’idée de Kate Browne, artiste américaine engagée depuis six ans dans un projet éphémère et itinérant, mené en collaboration avec les habitants d’un quartier d’une grande ville : des lieux bousculés par l’histoire, toujours.

Après le Mississipi, New-York et Mexico, elle a choisi de poser ses valises à la Goutte d’Or, dans le 18e arrondissement de Paris, pour l’édition 2014 de cette série d’installations participatives. Un cocon, donc, aux extrémités ouvertes et au ventre large d’environ 8 mètres sur 3, qui sera essentiellement construit à partir de matériaux typiques du quartier et inauguré – probablement dans le square Léon – le 4 octobre 2014 à l’occasion de la Nuit Blanche. Soit un an après le lancement officiel de Cocoon Goutte d’Or.

C’est que l’entreprise demande du temps. Celui, pour Kate, d’apprivoiser l’endroit et de se laisser apprivoiser par ceux qui le font vivre. Celui, pour les habitants, de s’approprier doucement ce drôle de projet. Le cocon à venir sera aussi le leur : tous sont invités à imaginer ce qui en constituera le cœur – les multiples cœurs. Des « little cocoons » individuels réalisés lors d’ateliers, créations libres et personnelles qui seront in fine suspendues à l’intérieur de la structure. L’œuvre finale, ainsi, viendra apporter un témoignage intime de l’histoire politique et sociale du quartier.

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À Jackson (Mississipi), six cents petits cocons individuels ont été fabriqués par les habitants et suspendus à l’intérieur du grand cocon. Photo © Eric Etheridge

Les participants – domiciliés à la Goutte d’Or, commerçants ou simples familiers du coin – se voient également offrir la possibilité d’enregistrer ce que Kate Browne appelle « leurs vœux » : des témoignages anonymes qui, lors de l’inauguration, seront diffusés en boucle au sein-même du cocon. Eric Etheridge, photographe et époux de l’artiste, réalise ensuite un portrait de chacun d’entre eux, posant avec sa production.

Un autre regard sur cette aventure artistique et collective, qui sera exposé à la galerie Echomusée – l’un des partenaires du projet – dès le 1er octobre. Et ensuite ? Ensuite l’œuvre disparaîtra… pour renaître ailleurs, des mains d’une tout autre population qui lui offrira une peau nouvelle.

En attendant, Kate Browne – qui demeure à New York – revient régulièrement dans la Goutte d’Or pour s’assurer de la bonne marche de cette édition parisienne. Secondée par une équipe locale de cinq personnes, elle part à la rencontre des associations et des résidents, soucieuse que les participants représentent le plus fidèlement possible la diversité du quartier. Entretien.

Dixhuitinfo - Quelle est la genèse du projet Cocoon ?

Kate Browne - J’ai eu une petite compagnie de théâtre pendant vingt ans. Je voulais créer un objet qui reprenne cette dimension théâtrale, mais qui sorte du bâtiment en lui-même. Un objet qui prenne place dans des lieux publics et implique les habitants afin que ce soit plus vivant et qu’il y ait une dimension historique – l’histoire du quartier, l’histoire des gens. Pour moi, le cocon représente le passé, le présent et le futur d’un lieu.

Comment avez-vous choisi la Goutte d’Or ?

Le choix de l’emplacement du cocon est très important. Il s’agit toujours de lieux chargés, qui ont une histoire forte, avec une importante dimension sociale. Je fais des recherches, je me rends sur place, je rencontre des gens du quartier… Une amie new-yorkaise m’avait suggéré de présenter Cocoon à Paris. Mais dans ma vision de la ville, je ne voyais pas où le projet pouvait prendre place. Ça a pris du temps, mais j’ai commencé à faire des recherches. Je suis allée à Paris, en Seine-Saint-Denis – car je ne connaissais pas et c’est un endroit très intéressant. Et puis je suis venue à la Goutte d’Or et j’ai réalisé que cela avait du sens d’installer mon projet ici.

Quel regard portez-vous sur le quartier ?

Ce que j’aime dans la Goutte d’Or, c’est qu’il y a une vraie vie interne et communautaire. Une vie citoyenne et civile très importante. Ce n’était pas le cas dans les autres lieux où je me suis rendu pour Cocoon. Au Mississipi par exemple, j’ai travaillé à Greenwood. C’est une ville très symbolique des Etats-Unis car elle était la capitale du coton et de l’esclavage – une ville très dure aujourd’hui, avec de fortes disparités économiques. La question qui se posait était : « Qu’a-t-on fait de cet héritage ? » C’est très différent à la Goutte d’Or. Il y a une longue histoire de l’immigration, mais au-delà de cette mémoire, je trouve que c’est un quartier beaucoup plus ancré dans le présent, lié au contexte actuel, à la crise économique. Il y a tout un travail social mené par les associations. C’est un lieu très intense et très actif, qui se renouvelle et change beaucoup.

Quelles relations tissez-vous avec les habitants ?

Partout où je vais, je suis toujours l’étrangère – même aux Etats-Unis quand je me rends dans le Mississipi. Il me faut prendre le temps, attendre, revenir. C’est une question de respect. Ce projet s’intéresse aux gens, il leur laisse l’opportunité de s’exprimer en toute liberté. Il s’agit donc surtout d’écouter ce qu’ils ont à dire. Le cocon peut ainsi se modifier en fonction de nos conversations, c’est l’objectif. Quand certains ont des questions, je fais en sorte que ce soit intégré dans le projet d’une façon ou d’une autre. Il devient ainsi tout à fait spécifique au quartier où je travaille.

Que représentent les petits cocons ?

Ils sont supposés représenter ceux qui les font. Ce sont des objets très importants pour les gens, très signifiants. D’ailleurs, je pense qu’ils sont difficiles à réaliser pour eux parce qu’ils parlent de leur histoire, de la guerre, de la mort, de leurs pertes. A New York par exemple, quelqu’un avait ramené une balle. Ça en dit long sur son histoire. Des parallèles peuvent être fait entre le Bronx [où Kate Browne a installé l’un de ses cocons en 2013, ndlr] et la Goutte d’Or, car ce sont des lieux qui ont en commun d’avoir beaucoup d’immigration. Dans le Bronx, j’ai rencontré des enfants réfugiés de République Dominicaine, dont la mère est encore au pays : beaucoup fabriquaient des bateaux, exprimant leur désir de rentrer chez eux. Et ici, lors du premier atelier, une famille de six personnes est venue et tous ont fait des bateaux !

Vous enregistrez aussi le témoignage des participants. Que racontent-ils ?

Les gens racontent leur histoire, comme ils le veulent. Certains pendant des heures, les autres par bribes. Ça amène des histoires complètement différentes, un mélange de tristesse et de joie. C’est cela qui rend le projet dynamique et lui apporte sa dimension artistique. Beaucoup de témoignages sont vraiment surprenants. Je me rappelle un jeune garçon de la Goutte d’Or : il n’arrêtait pas de bouger, on avait du mal à le faire répondre aux questions. Je lui ai demandé ce qu’il voulait dans la vie et il m’a dit : « Je voudrais une voiture pour partir loin de mon cœur. » Ça veut dire beaucoup.

Que deviennent les petits cocons individuels après le démontage du grand ?

Leurs personnes peuvent les emmener si elles le veulent, ou alors les donner au projet. J’aimerais pouvoir les garder et les présenter, avec les vœux enregistrés, dans d’autres lieux qui n’ont aucun rapport avec celui-ci. Ceux qui ont participé au cocon pourraient les voir en-dehors du quartier et les gens de l’extérieur pourraient découvrir la Goutte d’Or dans un contexte différent. J’aimerais aussi réaliser un livre autour de cette expérience, qui serait gratuit pour le quartier.

Les ateliers Cocoon
Après une première série organisée en octobre dernier, Kate Browne et son équipe proposent de nouveaux ateliers de fabrication de petits cocons durant les mois de mars 2014 (à la Goutte d’Or) et de juin 2014 (en Seine-Saint-Denis, que l’artiste a souhaité intégrer au projet). Dès que nous les aurons, nous vous communiquerons les dates, lieux et horaires de ces ateliers.

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